D'où vient le nom Mali ?
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Le mot « Mali » a nommé une ville, un empire, une fédération puis une république. Ses usages anciens sont attestés par écrit. Son sens premier ne l'est pas, et aucune source que nous avons trouvée ne dit pourquoi il a été choisi en 1960.
Un mot, quatre usages
Quand on dit « Mali », de quelle histoire parle-t-on ? Notre vidéo sur le Mandé a soulevé la question dans vos commentaires. Le même mot a désigné une ville, la capitale d'un royaume médiéval ; ce royaume lui-même, que les historiens appellent souvent « empire du Mali » ; une fédération devenue indépendante en 1960 ; puis la république d'aujourd'hui.
Ces quatre usages n'ont pas le même statut. Certains sont datés au jour près. D'autres sont attestés par des textes anciens sans que leur origine soit connue. Cet article les reprend époque par époque, en disant à chaque fois ce que les sources établissent et ce qu'elles laissent ouvert.
1960 : trois dates, pas une
Avant 1960, le territoire qui deviendra le Mali s'appelle la République soudanaise ; sous la colonisation, c'était le Soudan français. La Fédération du Mali réunit la République du Sénégal et la République soudanaise. Elle accède à l'indépendance le 20 juin 1960. Le Sénégal s'en retire le 20 août 1960.
Le 22 septembre 1960, l'Assemblée nationale de la République soudanaise décide qu'elle devient la République du Mali. Un mémorandum américain daté du lendemain rapporte que cette décision suit une conférence du parti tenue à Bamako. L'indépendance de la fédération, le départ du Sénégal et l'adoption du nom par la République soudanaise sont donc trois moments distincts.
Le nom de 1960 rappelle le royaume médiéval associé à Soundiata Keïta. Mais aucune source que nous avons trouvée ne dit pourquoi ses auteurs l'ont choisi. La vidéo mentionne aussi un rôle de Léopold Sédar Senghor dans le choix du nom de la fédération : nous n'avons pas encore pu vérifier ce point dans l'ouvrage qui l'avance, et nous ne le reprenons pas ici comme un fait.
Le nom n'est pas le territoire
Changer de nom ne fixe pas les frontières. Du côté de la Mauritanie, la limite héritée de la colonisation a été modifiée par des textes coloniaux de 1944, puis réglée entre les deux États par le traité de Kayes, signé le 16 février 1963. Du côté du Burkina Faso, un différend a été tranché par la Cour internationale de justice le 22 décembre 1986 : la Cour a retenu les limites administratives coloniales telles qu'elles existaient à l'indépendance.
La République soudanaise de 1960 avait donc à peu près les contours du Mali actuel, sans leur être identique. Et aucune de ces lignes ne dit quelle était l'étendue du royaume médiéval du même nom.
Un royaume : Mali ou Manden ?
Beaucoup d'entre vous refusent l'expression « empire du Mali » : pour vous, le royaume de Soundiata s'appelait Manden. Les deux noms figurent dans le chapitre que l'historien Djibril Tamsir Niane consacre à ce royaume dans l'Histoire générale de l'Afrique de l'UNESCO (1985). Il y écrit « empire du Mali » et aussi « empire manden ». Il situe le Manden, qu'il présente comme le pays natal des Maninka, dans le haut bassin du Niger, entre Kangaba et Siguiri.
Rien n'atteste que Soundiata lui-même disait « Mali ». Le mot écrit est pourtant plus ancien que lui. Au XIe siècle, vers 1068, le géographe al-Bakri mentionne un royaume qu'il appelle « Malel ». Niane considère que c'est la première mention du Mali. Ce rapprochement entre Malel et Mali est une lecture de Niane : nous n'avons pas consulté d'autres lectures de ce passage.
Les traditions orales étudiées par Niane évoquent aussi des rois du Manden avant Soundiata, seize selon la tradition qu'il cite, avec des listes qui diffèrent d'une école de griots à l'autre. L'essor du royaume sous Soundiata ne marque donc pas le début de toute cette histoire. Les dates qu'on donne à cette époque, comme 1235 pour la victoire de Soundiata, sont elles-mêmes une chronologie reconstruite : Niane précise qu'elle a été établie à partir des durées de règne rapportées par l'historien Ibn Khaldoun.
Une ville : la capitale qu'on ne sait pas situer
« Mali » a aussi désigné une ville : la résidence du roi. Le voyageur Ibn Battuta traverse le Sahara en 1352, passe par Taghaza et Walata, puis atteint la ville où siège le roi. Son récit la nomme Mâllî. Vers 1375, l'Atlas catalan, attribué à un cartographe de Majorque, représente un souverain qu'il appelle « Musse Melly ». L'historien François-Xavier Fauvelle y lit une évocation probable de la capitale.
Où se trouvait cette ville ? On ne le sait pas. Niani, en Guinée actuelle, a longtemps été présentée comme la capitale du XIVe siècle. Les données archéologiques n'appuient pas cette identification. Fauvelle a proposé en 2024 un autre emplacement, à une quinzaine de kilomètres à l'est de l'actuelle Sansanding ; il le présente lui-même comme une hypothèse, et souligne qu'aucun site archéologique n'y est connu.
Ces textes montrent que le nom était employé il y a plus de six siècles. Ils ne disent pas d'où il vient.
Que veut dire « Mali » ? Trois pistes, aucune démontrée
Première piste : l'hippopotame. Le dictionnaire bambara Bamadaba donne deux entrées séparées, Màli pour le pays et màli pour l'hippopotame (le même mot peut aussi désigner le crocodile). Le dictionnaire ne relie pas les deux. Cette ressemblance de mots ne prouve pas l'origine du nom. Des lecteurs nous ont aussi rapporté un récit qui relie l'hippopotame à Soundiata ; nous n'en avons pas encore trouvé de version publiée ni de conteur identifié, et nous serions heureux d'en connaître la provenance.
Deuxième piste : « le lieu où vit le roi ». Un manuel pédagogique destiné aux enseignants présente « Mali » comme un mot arabe qui aurait ce sens. Il ne donne aucune démonstration linguistique. Cette explication circule, mais elle n'est pas une traduction établie.
Troisième piste : une transformation de Manden. Niane propose que « Mali » vienne d'une altération du mot Manden chez les Fulɓe, aussi appelés Peuls, et cite une variante berbère, Mellit. C'est une hypothèse sur la façon dont un nom passe d'une langue à l'autre. Elle ne dit pas ce que le mot voulait dire au départ.
Aucune de ces trois pistes n'est démontrée par les sources consultées. Le sens premier de « Mali » reste une question ouverte.
Ce que nous avons corrigé
Dans une vidéo précédente, nous avons présenté la famille de langues mandé. Nous y disions que les habitants n'employaient jamais « Mali ». Cette affirmation dépassait nos sources : le mot est attesté pour une ville et pour un royaume bien avant 1960. Nous la corrigeons ici.
Il faut distinguer trois choses : les noms attestés par écrit, comme Malel, Mâllî ou Melly ; les usages locaux, comme Manden ; et les identités d'aujourd'hui, comme Malien. Un nom attesté ne dit pas à lui seul comment les gens se nommaient eux-mêmes, et un nom moderne n'hérite pas automatiquement de toute l'histoire ancienne.
Pour vérifier par vous-même
Le chapitre de Niane est lisible en ligne : le Manden est situé page 141, « empire manden » apparaît page 143, al-Bakri et « Malel » page 150, et l'hypothèse sur les Fulɓe dans la note 28 de la page 153. Les trois dates de 1960 figurent sur la page consacrée au Mali par l'Office of the Historian du Département d'État américain. L'article de Fauvelle expose le dossier de la capitale.
Et quand on dit Mandé, Manden ou mandingue, parle-t-on d'un territoire, d'une langue ou d'une appartenance ? C'est la question de notre article suivant. Si vous connaissez un récit transmis sur le nom Mali, dites-nous d'où il vient : qui le raconte, où, et depuis quand.
Sources consultées
- Office of the Historian, U.S. Department of State, A Guide to the United States' History of Recognition, Diplomatic, and Consular Relations: Mali. Federation independence 20 June 1960, Senegal withdrawal 20 August, Republic of Mali 22 September 1960. Embassy status for the Consulate General at Dakar on 20 June 1960 and at Bamako on 24 September 1960.Officielle
- Memorandum from Acting Secretary of State Dillon to President Eisenhower, 23 September 1960, FRUS 1958–1960, vol. XIV, document 75: the Sudanese Republic's Assembly decision of 22 September 1960.Officielle
- William J. Foltz, From French West Africa to the Mali Federation, Yale University Press, 1965, p. 100 (Bamako meeting, 28–30 December 1958) and p. 104 (Senghor's role in the name), as cited by the English Wikipedia article 'Mali Federation', read 2026-09-25. Pages not yet checked in the book.Non vérifiée
- Djibril Tamsir Niane, Le Mali et la deuxième expansion manden, Histoire générale de l'Afrique IV, UNESCO/NEA, 1985, pp. 141–196: p. 141 places Manden between Kangaba and Siguiri; p. 143 'empire manden'; p. 153 note 28, Manden to Mali through the Fulɓe. Map « L'empire du Mali 1325 », p. 177; p. 150: al-Bakri « a été le premier à faire mention du Mali, qu'il appelle Malel ».Officielle
- François-Xavier Fauvelle, The imperial capital of Mâli (14th century): A new hypothesis, Medievalista 35 (2024), doi:10.4000/medievalista.7706. Arabic accounts including Ibn Battuta's 1352 visit, and the Catalan Atlas of 1375.Référencée
- Berkeley ORIAS, The Travels of Ibn Battuta: Journey to Mali. Sijilmasa, Taghaza (February–March 1352), Walata (end of April 1352), then the seat of government, not located by the page.Référencée
- François-Xavier Fauvelle-Aymar, Niani redux : mise au point sur la ville éponyme de l'empire du Mali, P@lethnology 4, 2012. Archaeological objection to Niani as the fourteenth-century capital.Référencée
- Hadrien Collet, L'introuvable capitale du Mali, Afriques 4, 2013.Référencée
- Bamadaba, dictionnaire bambara, entries Màli (country) and màli (hippopotamus), consulted 2026-09-23. No historical derivation established.Référencée
- Core Knowledge, Mali, teaching background PDF, first page: 'place where the king lives' explanation, without linguistic demonstration.Référencée
- Present-day locator coordinates read on 2026-09-25 from the coordinate records of the English Wikipedia articles: Dakar [-17.44667, 14.69278], Bamako [-8.00278, 12.63917], Sijilmasa [-4.28, 31.28], Taghaza [-5.0, 23.6], Oualata [-7.025, 17.3], Niani [-8.38417, 11.37972], Kangaba [-8.417, 11.933], Siguiri [-9.167, 11.417], Ségou [-6.267, 13.45], Sansanding [-6.00583, 13.72667]. Locators only, not surveyed historical sites.Non vérifiée
- U.S. Department of State, Office of the Geographer, International Boundary Study No. 23, Mali – Mauritania Boundary (16 December 1963): 1913 decree, 1944 transfers of the Hodh from French Soudan to Mauritania, Treaty of Kayes of 16 February 1963 settling the boundary (Mauritania keeps the western Hodh; Mali keeps Diandioume, Gourdian, Gouguel, Boulouli and obtains wells in the south-east).Officielle
- International Court of Justice, Frontier Dispute (Burkina Faso/Republic of Mali), judgment of 22 December 1986: the frontier fixed by uti possidetis juris on the French colonial administrative limits as they stood at independence in 1960.Officielle