Un avertissement, avant le premier chiffre
Les cinquante-quatre fiches de pays de l'atlas renseignent toutes l'étymologie de leur nom et l'acteur qui l'a donné. Une seule rattache cette étymologie à une source — celle du Nigeria, corrigée en écrivant ce chapitre. Pour les cinquante-trois autres, le chapitre des sources documente la démographie et jamais le nom.
Le classement qui suit est donc une lecture, faite à la main, à une date. Ce n'est pas une mesure du corpus, et le corpus ne porte aucun champ qui permettrait d'en faire une : la question « ce pays a-t-il été nommé par des Africains ? » n'est aujourd'hui pas interrogeable.
Les listes sont donc publiées en entier plutôt que résumées. C'est ce qui rend la lecture contestable, et une lecture contestable vaut mieux qu'une mesure qui n'en est pas une.
Quatre familles, quatre origines
Un nom de pays vient d'un navigateur, d'un géographe ancien, d'un royaume qui était déjà là, ou d'une décision prise après l'indépendance. Les quatre cas ne se valent pas, et le dernier est le plus rare.
| Origine du nom | Pays | Lesquels |
|---|---|---|
| Exonyme européen conservé | 20 | Guinée, Guinée équatoriale, Gambie, Sierra Leone, Côte d'Ivoire, Cameroun, Gabon, Sénégal, Nigeria, Libéria, Seychelles, Maurice, Mozambique, São Tomé-et-Príncipe, Érythrée, Djibouti, Mauritanie, Algérie, Tunisie, Madagascar |
| Exonyme ancien, non européen | 6 | Égypte et Libye (grec), Éthiopie (grec, puis adopté), Soudan (arabe, bilād as-sūdān), Maroc (arabe), Comores (arabo-persan) |
| Nom local repris par le colonisateur | 11 | Rwanda, Burundi, Angola (du titre ngola), Ouganda (du Buganda), Togo (de Togodo), Tchad, Niger, Kenya (de Kirinyaga), Zambie, Somalie, Congo |
| Choisi ou restauré par des Africains | 17 | Ghana 1957, Mali 1960, République centrafricaine 1960, Malawi 1964, Tanzanie 1964, Botswana 1966, Lesotho 1966, Guinée-Bissau 1973, Bénin 1975, Zimbabwe 1980, Burkina Faso 1984, Namibie 1990, Soudan du Sud 2011, Cabo Verde 2013, Eswatini 2018, Afrique du Sud, République démocratique du Congo |
Ce que dit le dix-sept
La renomination n'est pas un événement de 1960. Elle commence avant les indépendances — le Ghana prend son nom en 1957, un mois après la sienne — et elle continue après : Zimbabwe en 1980, Burkina Faso en 1984, Namibie en 1990, Soudan du Sud en 2011, Cabo Verde en 2013, Eswatini en 2018.
Soixante et un ans séparent le premier de ces gestes du dernier. Ce n'est pas une vague, c'est une pratique : chaque génération reprend la question là où la précédente l'a laissée, et aucune ne la clôt.
Le reste du continent vit avec un nom donné par quelqu'un d'autre, et le vit sans drame la plupart du temps. Le Sénégal porte peut-être une expression wolof entendue de travers par des navigateurs portugais ; personne n'en fait une revendication. Un nom hérité n'est pas nécessairement un nom subi.
Trois cas qui défont la lecture simple
Le Nigeria n'a pas été nommé par une administration : il a été nommé par une journaliste. Le 8 janvier 1897, Flora Shaw propose dans le Times de désigner d'un seul mot la « Niger Area » que la Royal Niger Company administrait. Le nom n'est officialisé que seize ans plus tard, en 1914, par Lugard, à l'unification des protectorats du Nord et du Sud.
Le détail que ce chapitre ne peut pas passer sous silence est que l'attribution elle-même est nuancée. Shaw a suggéré le nom ; elle ne l'a pas imposé, et c'est l'administration qui l'a rendu réel. Des occurrences antérieures de « Nigerian » sont d'ailleurs signalées chez William Cole en 1862 et chez Richard Burton en 1863, sans qu'on sache si elles sont contemporaines ou ajoutées à l'édition. L'histoire la plus racontée du continent sur l'origine d'un nom est donc, elle aussi, un récit avec des trous.
Le Bénin remplace le 30 novembre 1975 le « Dahomey » colonial, tiré du royaume fon. Le nom retenu n'est celui d'aucun groupe du territoire — c'est précisément ce qu'on lui demandait, dans un régime qui subordonnait les appartenances ethno-régionales. Il n'est pas pour autant arbitraire : le golfe du Bénin borde la côte, et lui donne un ancrage. Se renommer soi-même a exigé de se désindexer de tous ses peuples à la fois.
Le Ghana fait le geste inverse, et l'assume. Le 6 mars 1957, la Gold Coast prend le nom d'un empire médiéval du Soudan occidental, dont le territoire — l'actuel sud de la Mauritanie et l'ouest du Mali — ne recouvre à aucun moment le sien. Le choix n'est pas une erreur de géographie : il vient de décennies de réflexion d'enseignants et de lettrés sur l'étiquette coloniale. Un nom restauré est un acte politique, pas une exactitude.
Le nom du pays n'est pas le nom du peuple
Sous une même case administrative, l'atlas trouve quatre objets nommés de nature différente. Un fleuve a donné son nom au Niger et au Nigeria. Une montagne, le Kirinyaga des Kikuyu, a donné le Kenya. Une expression de géographes arabes, bilād as-sūdān, « le pays des Noirs », a donné le Soudan. Un royaume a donné le Congo.
Hydronyme, oronyme, choronyme, ethnonyme royal : la carte les aplatit tous en « nom de pays », et c'est cet aplatissement qui fait croire qu'un pays et un peuple se recouvrent. Le glossaire donne à chacun son mot, parce que les distinguer est la première chose à faire pour lire une frontière.
Ce que la source ne dit pas
Trois des étymologies citées ici — Nigeria, Bénin, Ghana — ont été sourcées en écrivant ce chapitre, et la fiche du Nigeria a été corrigée au passage : elle datait de 1914 un nom proposé en 1897, et attribuait à Flora Shaw une officialisation qui fut celle de Lugard. Les cinquante et une autres restent des affirmations que le corpus porte sans les appuyer.
Un champ typé permettrait de compter au lieu de lire, et de cartographier les quatre familles. Il n'existe pas. Tant qu'il n'existe pas, ce chapitre reste ce qu'il annonce en ouverture : une lecture, publiée avec sa méthode et ses trous.
