Un mot forgé dans un bureau, en 1862
L'atlas range ses huit cents peuples sous vingt-quatre familles linguistiques. La plus vaste porte un nom qui n'a pas de locuteurs : personne ne s'est jamais dit « bantou » avant qu'un linguiste ne l'écrive.
Le mot est forgé en 1862 par Wilhelm Bleek, dans sa Comparative Grammar of South African Languages. Il prend au zoulou abantu, « les gens » — ba-, préfixe de pluriel humain, et -ntu, la personne — et en fait une étiquette de classification. Le geste est ordinaire en philologie comparée du XIXe siècle ; ce qui l'est moins, c'est le lieu.
Bleek était interprète, puis bibliothécaire de l'administration du Cap. Il ne travaillait pas à côté du pouvoir colonial : il travaillait dedans, et lui fournissait des catégories. Cela ne rend pas sa grammaire fausse — l'unité généalogique des langues qu'il regroupe est admise aujourd'hui encore. Cela dit seulement d'où vient le mot, et à qui il a d'abord servi.
Trois glissements, et un seul est contesté
Ce que la critique vise n'est pas la classification : c'est le trajet qu'un mot a fait depuis elle. Il descend d'une famille de langues à une population, puis d'une population à une catégorie administrative — et chaque descente est un pas que la précédente ne justifiait pas.
| Ce que le mot désigne | Qui l'emploie | Statut |
|---|---|---|
| Une famille de langues apparentées | La linguistique comparée, depuis 1862 | Admis : la parenté généalogique n'est pas discutée |
| Un peuple, ou un ensemble de peuples | L'ethnographie coloniale, puis l'usage courant | Contesté : une famille de langues ne décrit aucune population |
| Une catégorie de population administrée | L'État sud-africain, Bantu Education Act, 1953 | Le mot devient un instrument de ségrégation scolaire |
Ce que le préfixe portait, et que l'usage a coupé
Les langues de cette famille marquent par un préfixe ce dont elles parlent : la langue, la personne, le peuple, le pays. Ce préfixe n'est pas un ornement — c'est la grammaire qui distingue une langue de ceux qui la parlent, précisément la distinction que le chapitre défend.
Le tswana le montre en quatre mots sur une seule racine : Botswana le pays, Batswana le peuple, Motswana une personne, Setswana la langue. Là où le français et l'anglais disent « tswana » pour les quatre, la langue distinguait.
L'usage européen a coupé le préfixe. Ce qui reste est un radical nu qui sert indifféremment de nom de langue, de nom de peuple et d'adjectif — et l'ambiguïté que l'atlas passe son temps à défaire est en partie née là.
isiZulu — isi-, la langue ; le peuple est amaZulu
usage européen, préfixe de classe supprimé
zoulou
Setswana — se-, la manière et la langue ; le peuple est Batswana
usage européen, préfixe de classe supprimé
tswana
Otjiherero — otji-, la langue ; le peuple est Ovaherero
contact colonial du XIXe siècle
herero
Kiswahili — ki-, la langue ; le nom vient de l'arabe sawāḥil, « les côtes »
exonyme arabe devenu glossonyme, puis repris sans son préfixe
swahili
Un cas qui ne se résout pas
En Afrique du Sud, « bantou » est une insulte. Le mot a nommé un ministère, un type d'école et une catégorie de citoyens de seconde classe, et cette mémoire ne se dissout pas parce que la linguistique, elle, l'emploie sans arrière-pensée.
Partout ailleurs, il reste le terme technique standard, et aucun substitut ne recouvre la même famille. « Niger-congo » désigne un ensemble bien plus large ; les périphrases régionales laissent dehors la moitié des langues concernées. Renoncer au mot, ce serait renoncer à dire une parenté réelle.
L'atlas tranche donc dans un seul sens : il garde le mot et il l'explique. C'est l'application la plus nette de sa propre doctrine — rien n'est interdit, tout est étiqueté — et c'est aussi la position la moins confortable, parce qu'elle n'offre à personne le soulagement d'un mot neuf.
Ce que la source ne dit pas
Un glossonyme n'est pas un ethnonyme, et une famille linguistique ne décrit pas une population — encore moins une ascendance. Que deux peuples parlent des langues apparentées dit qu'un mot a voyagé, pas que des gens l'ont porté.
Le corpus range pourtant chaque peuple sous une famille, et cette page en est la meilleure critique disponible : le classement est un outil de lecture, jamais une origine. Là où l'atlas emploie une étiquette forgée ailleurs, il le dit sur la fiche plutôt qu'ici.